Passion conversation

Dr. Dre, Jimmy Iovine & Mouloud Achour

Le média en ligne Clique.tv va donner naissance à une véritable chaine de télévision, disponible bientôt via les chaînes Canal. Clique raconte le monde actuel et donne la parole à ceux qui la prennent peu ; cette chaîne de télévision sera un mélange de musique et de prises de parole. À une époque où tout s’accélère, nous avons décidé de ralentir le temps pour laisser place à la passion et à la réflexion.
C’est une démarche à contre-courant, un pari qui nous a été en partie inspiré par le propos développé dans la série documentaire The Defiant Ones. Dr. Dre est l’une de nos plus grandes inspirations, pour un million de raisons - sans lui, Clique n’existerait peut-être pas. Lorsque nous avons eu l’opportunité de le rencontrer avec Jimmy Iovine et avec nos amis des Inrocks (à retrouver dans le numéro daté du 18 avril, avec une couverture réalisée par Charlotte Delarue), nous avons voulu avoir une conversation qui, on l’espère, créera d’autres vocations. Inspirer, rassembler, unir, s’agrandir et construire : c’est notre définition d’une Clique. Bienvenue dans notre Clique. L’aventure ne fait que commencer.

Dr Dre et Jimmy Iovine, crédit photo : Beats 1 / Apple Music

La série s’appelle The Defiant Ones, et elle est actuellement diffusée en quatre épisodes sur Netflix. L’histoire, celle de Dr. Dre, probablement le plus grand producteur de l’histoire du rap (Death Row Records, Snoop, Eminem, Kendrick Lamar…) et de Jimmy Iovine, grand architecte du rock depuis le milieu des années 1970 (John Lennon, Bruce Springsteen, U2). Dans les nineties, Iovine fonde le label Interscope, sur lequel Dre signera et produira entre autres ses albums The Chronic, Chronic 2001, Doggystyle de Snoop Doggy Dogg ou le deuxième album d’Eminem, the Slim Shady LP, en 1999.

Une petite décennie plus tard, ils montent ensemble la marque Beats by Dre et produisent des casques et des amplis faits par les amoureux de la musique. Prendre le pouvoir dans l’industrie en inventant ses propres espaces de jeu, c’est sans doute ce qui a uni Dr. Dre et Jimmy Iovine… (P.S.)

Mars 2018, une chambre d’hôtel à Londres. Jimmy Iovine entre dans la pièce en écoutant à fond, sur son iPhone, « London Girl » des Pogues. Il se marre, nous fait un blind test. Sort un gel liquide, se nettoie les mains. Dr. Dre entre, un verre à la main. Timide. Jimmy détend l’atmosphère avec sa musique, lui répète qu’il faut utiliser ce gel plusieurs fois par jour, Dre obtempère, ils se marrent et ça démarre. L’iPhone joue ensuite « You never can tell » de Chuck Berry, Dre mime des gestes de Pulp Fiction. C’est parti.
Mouloud Achour

Bonjour ! Tout d’abord, je dois vous remercier pour quelque chose que vous ne savez pas. Si je fais ce métier aujourd’hui et si je suis là en face de vous, c’est grâce à vous. J’ai arrêté l’école tôt, et la culture Hip-hop m’a aidé à me construire, en lisant, et en apprenant par moi-même. Puis je me suis mis à écrire, à documenter cette culture, et ça fait aujourd’hui vingt ans que j’ai pris le micro pour la première fois à la radio. Une phrase de Dre, en ouverture de l’album Straight Outta Compton, a été mon mantra tout au long de ma vie. Vous dites « You are now… »

Dr. Dre

…« You are now about to witness the strength of street knowledge » (« vous allez maintenant découvrir la puissance du savoir de la rue »). Oui, c’est comme ça que j’ai commencé sur l’album Straight Outta Compton. C’est d’ailleurs aussi avec cette phrase qu’on commence le film Straight Outta Compton… Et c’est cette phrase qui a guidé beaucoup de mes choix. Ça me touche énormément qu’elle ait été comprise, et beaucoup de jeunes ont su transformer leur environnement en matrice qui a généré de la positivité. C’est modestement au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer.

Mouloud Achour

Les médias parlaient tellement mal de nous, et tellement mal de vous… Ils parlaient de scandales, de gangsta rap, alors que pour nous vous étiez de vrais modèles. Et je me suis dit : « il faut qu’on soit présents dans les médias, parce qu’ils ne savent pas parler de nous. »

Pochette de l’album de Dr. Dre « The Chronic », photographe : Daniel Jordan
Jimmy Iovine

Mec, c’est magnifique.

Dr. Dre

Oui, c’est génial.

Jimmy Iovine

C’est beau, vraiment. Quand on est à fond dans ce qu’on fait, on est loin de s’imaginer qu’on va inspirer quelqu’un en France avec nos trucs… Oui, Dre faisait juste ça pour chopper des meufs. (rires)

Dr. Dre

(Rires) Oui, c’est dingue de se dire que ce qu’on faisait en studio pouvait à ce point toucher les gens, et voyager aussi loin. C’est vraiment dingue.

Jimmy Iovine

C’est marrant que tu racontes ça, parce que quand j’ai décidé de travailler avec Dre, le distributeur m’a appelé pour me dire : « tu ne peux pas payer ce mec autant, personne ne l’écoute en Europe. Ça ne fera rien dans le reste du monde, c’est un phénomène local, une mode, ça va passer, c’est pas assez gros pour nous. »

Mouloud Achour

Vraiment ?

Jimmy Iovine

Oui. Alors que tu es exactement le mec auquel on pensait. On sentait que ce que Dre racontait, ce qu’il portait, d’autres jeunes n’avaient aucun miroir, aucun modèle. Il avait synthétisé ça avec un son puissant.

Mouloud Achour

Pouvez-vous m’expliquer l’expression « street knowledge » ? Qu’est-ce que ça signifie pour vous ?

Dr. Dre

Tu sais, on s’est pris tellement de Scuds à cause du terme « gangsta rap », un terme que je déteste d’ailleurs…On a eu le monde entier contre nous, à commencer par les gens qui disaient être des nôtres. Dans The Chronic, je disais juste « appelle ça comme tu veux ». Elle a été cataloguée comme telle, alors qu’en fait, on décrivait juste ce qui se passait dans la rue. Et c’est ce qu’on a appelé le « street knowledge ». Des expériences, des vécus, des malheurs, mais aussi des joies, et des enseignements des anciens. Si tu ne viens pas de là, tu ne retiendras que le cliché, mais au final, le « street knowledge » sera compris par ceux qui doivent le comprendre.

You are now about to witness the strength of Street knowledge
Mouloud Achour

Comment expliquez-vous que les médias aient mis autant de temps à vous comprendre, alors que les jeunes, eux, vous ont tout de suite compris ?

Dr. Dre

Je n’ai jamais vraiment prêté attention à ce que les médias disaient sur ma musique, surtout quand c’était négatif. Je suis dans mon truc, et je suis mes envies du moment en tant qu’artiste. Si je prêtais attention à ce genre de choses, ça m’empêcherait d’avancer. Donc, je ne me concentre que sur ce que je fais et ce dont j’ai envie sur le moment, peu importe où ça mène. J’y vais, c’est tout. C’est de la connerie. Ce qui compte c’est l’art, et l’instant où je crée.

Mouloud Achour

En France, on a un proverbe qui dit : « lorsque le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt. » Je pense que lorsque vous vous êtes associés, tout le monde a regardé le doigt. Alors que vous aviez une vision beaucoup plus large.

Jimmy Iovine

À chaque fois que l’on fait bouger les lignes, en musique, au cinéma ou à la télévision, c’est toujours pareil, il y a quelqu’un pour dire : « ça ne va pas marcher, c’est pas comme le reste. » Il ne faut pas y prêter attention, il faut faire son truc. Dre est très doué pour rester concentré sur son propre travail et ne pas se laisser perturber par les autres. Je suis pareil. Je me contrefous de ce que les gens peuvent penser.

Le groupe NWA
Le groupe NWA, photographe : Raymond Boyd / Getty
Mouloud Achour

Vous avez une chose en commun : vous pouvez passer des heures et des heures en studio à travailler sur un mix. Aujourd’hui, les gens écoutent de la musique sur leur téléphone et tous types d’appareils. Pouvez-vous nous dire, à l’ère des algorithmes, à quel point il est important d’avoir le meilleur son possible ?

Jimmy Iovine

Dr. Dre et moi savions pertinemment que ça allait devenir un problème ! C’est pour ça qu’on a créé des casques audio : pour que les gens puissent écouter la musique telle que nous l’entendions.

Dr. Dre

C’est exactement ça ! C’est l’une des raisons qui nous a poussés à créer des casques. Aussi simple que vrai.

Jimmy Iovine

Oui, Dr. Dre n’arrêtait pas de se plaindre : « mes gosses écoutent avec un son pourri ! Il faut faire quelque chose ! » Alors il m’a parlé de son idée et j’ai dit : « ouais, on va faire des écouteurs. »

Mouloud Achour

Selon vous, pourquoi est-il essentiel de passer des heures à travailler le mix d’un morceau ? On raconte que Dre peut passer jusqu’à trois semaines sur l’enregistrement d’une chanson…

Tom Petty et Jimmy Iovine, Photographe : Chris Walter
Dr. Dre

C’est vrai, il peut m’arriver de consacrer beaucoup de temps à une chanson, mais pas à un mix. Le mix, c’est ce que je préfère, parce que j’ai l’impression d’être un ingénieur plus qu’un producteur. En général, je passe deux jours, tout au plus, sur un mix. Par contre, produire un morceau peut me prendre un certain temps ; mais une fois que tout est en place, que j’ai une bonne idée du rendu final et que je pense avoir terminé l’enregistrement, je ne passe généralement pas plus de deux jours sur le mix.

Jimmy Iovine

Dre et moi sommes très différents. Une fois, j’ai passé six semaines sur un mix. C’était sur la chanson « Refugee » de Tom Petty. C’était avant que les consoles permettent l’automation, donc il fallait faire une véritable chorégraphie sur la console pour que tout sonne. Tout le monde devait tourner les boutons vers la même personne, au moins trois personnes manipulaient la table de mix ! Chaque prise était complètement différente. Dire que ça a pris six semaines… J’en ris encore.

Dr. Dre

Ahahaha tu me ramènes loin ! Je me souviens qu’on passait aussi pas mal de temps en studio avec N.W.A., parce que cette fameuse automation n’existait pas encore à l’époque. La table de mix était pleine de marques… Mais j’étais plutôt bon pour couper les bandes, donc quand on voulait isoler un son, je savais plutôt bien m’y prendre. Je repérais l’endroit et je coupais la bande. Et du coup, cette école de la précision m’a paradoxalement été très précieuse quand on est passé aux ordinateurs…

Dr. Dre en studio, Photographe : Jonathan Mannion
Jimmy Iovine

C’est tout toi, ça, c’est ta mentalité. Couper là ou il faut, sans fioriture. Moi, je disais : « combien de temps je vais mettre pour réussir à avoir la bonne prise? » Je ne voulais pas couper la bande, je voulais réussir à enregistrer la meilleure prise de voix, je voulais garder tout ce qui se passait. Alors, je laissais défiler la bande…

(Dre éclate de rire et mime Jimmy avec son hoodie)
Mouloud Achour

Tous les deux, vous auriez pu former un groupe qui se serait appelé VWA, pour Visionaries With Attitude…

Jimmy Iovine

Si tu parles de vision strictement business, c’est… toi qui le dis. On n’est pas du genre à se dire : « j’ai eu une vision », tu vois ? Laisse ça à Dieu ou à d’autres… Nous, on dirait plutôt : « oh, moi ? Je travaille très dur, j’ai eu une très bonne idée, et je fais du mieux que je peux, je me donne vraiment à fond. J’ai juste l’impression que je dois fournir plus d’efforts plus que les autres, mais tôt ou tard, ça finira par payer. » C’est tout. Je ne réfléchis pas trop à ce que je fais avant ou après, personnellement.

Dr. Dre

C’est une question difficile. Je dirais que j’écoute… avec mes tripes. Je n’écoute pas avec mes oreilles. C’est assez dur à expliquer. Je fais juste confiance à mon intuition, lorsque je sais que c’est bon. C’est quelque chose que je ressens quelque part à l’intérieur, près de mon plexus solaire. Mes oreilles ne sont que la porte d’entrée qui permet d’y accéder. C’est pas du tout mystique, c’est extrêmement physique.

Mouloud Achour

Comme vous évoquez les tripes, j’aimerais vous parler de la façon dont vous signez de nouveaux artistes. À contresens. Quand le Bomb Squad faisait tout péter, vous avez injecté des instruments pour créer le G-Funk, mêlant Funk Psychédelique à des beats ultras gras…

Public Enemy « Yo! Bum Rush The Show », photographe: Glen E. Friedman
Dr. Dre

Oui, mais j’étais aussi inspiré par Hank Schocklee. J’écoutais Public Enemy tous les jours en allant au studio pendant les enregistrements de N.W.A. La chanson « Rebel Without a Pause » et tout l’album Yo! Bum Rush the Show m’ont beaucoup influencé. J’adorais le Bomb Squad, alors je reprenais un peu de leur son, j’ajoutais un peu de P-Funk et je créais un style à ma sauce. C’est à peu près comme ça qu’est né ce qu’on pourrait appeler... mon son.

Mouloud Achour

Oui, mais pour vous, il n’a jamais été question de suivre une tendance. Quand vous avez signé Eminem, vous avez misé sur un lyriciste issu de la scène alternative, à l’époque où les gens n’écoutaient que du son gangsta. Ensuite, vous avez signé Kendrick Lamar, et maintenant Anderson .Paak... Vous ne suivez jamais le courant.

Dr. Dre

Non, pour moi il n’est question que de créativité. Je ne cours pas après les tendances. Je cherche du très lourd. Je m’intéresse à tout ce qui a le potentiel de devenir extraordinaire. Et la voix doit me toucher, on revient au rapport physique. Tu as cité des gens dont les voix te transpercent à la première écoute. Et tu les reconnais dès la seconde. Pareil pour Nate Dogg. C’est ça qui m’amuse, ne faire que ce qui me touche.

Mouloud Achour

Jimmy, écoutez-vous tous les artistes que Dre signe ?

Jimmy Iovine

Non, ce sont ses affaires. De temps à autre, quand il a terminé un enregistrement ou qu’il est en passe de le finir, il m’appelle et me demande : « t’en penses quoi ? », comme l’autre soir dans l’avion (avec ce truc dont on ne peut pas parler ici)… Donc, je lui donne mon avis, mais c’est son projet. Moi, je suis juste un ami. On se connaît depuis un bout de temps, tu sais…

Dr. Dre

Mais c’est un avis qui compte beaucoup encore aujourd’hui !

Jimmy Iovine

C’est cool… Ça fait un bail qu’on est dans l’industrie et qu’on se connaît tous les deux. On se fait confiance. On finit par prendre le pli et pour ma part, je recherche plutôt des choses que les autres ne recherchent pas… Avec le temps, on finit par construire une relation de confiance. C’est très long en vérité ce genre de relation, car on s’est peu épargnés. Si ça lui plaît, tant mieux, sinon tant pis, mais on discute.

The defiant ones
Mouloud Achour

Quand j’ai vu votre série documentaire The Defiant Ones, je me suis dit que le vrai combat, ce n’était pas de devenir une star du rock ou du rap, mais plutôt de trouver la paix intérieure et de pouvoir construire une vie de famille. J’ai l’impression que vous vous battez tous les deux pour ça.

Jimmy Iovine

Je ne sais pas pour Dre, mais en ce qui me concerne je ne suis jamais en paix tant que… À vrai dire, j’essaye en ce moment. Même quand je souris ou que je ris avec mes amis, mon cerveau ne s’arrête jamais de tourner. Et tant qu’il tourne, je ne suis jamais vraiment en paix ou satisfait. Aujourd’hui, j’essaie de lever un peu le pied et de voir si je peux concilier travail et… Mais mon vrai truc, c’est… (il marque une pause) J’ai rencontré une femme formidable. Ma femme. J’essaye de donner plus de sens à ma vie. Dre est plus jeune que moi et j’essaie simplement, comme dirait l’un de mes meilleurs amis, d’être un peu plus en paix. Mais Dieu sait à quel point c’est difficile.

Dr. Dre

J’ai l’impression que pour être créatif, j’ai besoin d’avoir un peu de drama autour de moi. En ce moment, c’est assez difficile pour moi de me motiver parce qu’il n’y a aucun drama dans ma vie… J’imagine que je dois être en paix avec moi-même…

Mouloud Achour

Touchons du bois…

Dr. Dre

Ouais… Mec, je ne sais pas si je peux être plus en paix que cela.

Jimmy Iovine

Alors apprends à être créatif comme ça. Vous savez, la clé, le Graal dans la vie, c’est de parvenir à être en paix tout en conservant de l’ambition. C’est ça le vrai Graal… Si vous parvenez à le trouver.

Dr. Dre

C’est dur.

Jimmy Iovine

Ouais, je te dis ça et je n’y suis jamais parvenu.

Photo issue du livre du photographe Bob Gruen « John Lennon, the New York Years »
Mouloud Achour

Comment faites-vous pour concilier une vie de famille avec votre travail ? Est-ce difficile de gérer les deux ?

Jimmy Iovine

Dans le temps…

Dr. Dre

Maintenant, c’est facile. C’est très facile, mais tu sais…

Jimmy Iovine

Quand tu construis ce genre de projet professionnel, c’est brutal. Tu fais de ton mieux, tu vois ? Tu crois que tu t’en sors, mais la vérité c’est que tu fais comme tu peux.

Dr. Dre

Oui, c’est très difficile de s’organiser pour passer du temps en famille. Ça n’a pas vraiment changé. Essayer de trouver son équilibre en passant seize heures par jour au studio… C’est complètement dingue. Mais maintenant, c’est l’inverse. Je planifie mon travail.

Mouloud Achour

Vous dites qu’il vous faut du drama pour être motivé, mais vous avez également tous les deux trouvé de l’inspiration après des échecs. On a pu le voir dans The Defiant Ones. Quel a été votre échec le plus instructif ? Je pense notamment au moment où vous dites : « C’est ma devise : plus jamais ça. Je passe à autre chose. »

Dr. Dre

Ça a été la vidéo avec Tyrese. (rires)

Jimmy Iovine

Et mon plus grand échec a été de ne pas être là quand il était avec Tyrese ! (rires) (Tyrese avait posté sur les réseaux sociaux une vidéo annonçant la vente de la marque Beats à Apple avant l’annonce officielle. La vidéo aurait pu mettre le deal en danger…)

Jimmy Iovine

J’ai appris très tôt à tirer des leçons de mes échecs. Quand j’ai eu mon premier job de production. J’ai commencé à me dire : « mon Dieu, je vais gagner plein d’argent et je vais pouvoir faire tout ça… » Mais ce n’était vraiment pas mon style de musique. Les gars étaient bons, mais ce n’était pas vraiment mon truc. Après ça, je me suis juré de voir où étaient les pièges. Et souvent les plus grands pièges sont les plus souriants et les plus sexy sur le papier.

Mouloud Achour

Dre, peut-on parler de l’épisode Aftermath, quand vous avez monté le label ? Vous avez enregistré cette chanson : « Been There, Done That ». Quand est-ce que vous vous êtes dit cette phrase pour la dernière fois ?

Dr. Dre

J’utilise tout le temps cette phrase, mais tu sais… Cette période de ma vie, musicalement parlant, était complètement détraquée. Je n’étais pas dans le coup et j’essayais de trouver ma voie. C’est quelque chose qui arrive chez les artistes. Tu as mis le doigt sur un de mes plus grands moments de doute, alors qu’en façade on faisait tous comme si tout allait. Tout ne va pas toujours comme on le voudrait, mais j’essayais de trouver ma voie et heureusement, Eminem est arrivé à point nommé.

Mouloud Achour

Est-il vrai que la première fois que vous vous êtes rencontrés, il a enregistré trois morceaux en une journée ?

Dr. Dre

Oui, c’est vrai. Deux d’entre eux ont été intégrés à l’album. Le troisième lui a servi pour son premier single.

Mouloud Achour

Et comment avez-vous rencontré Kendrick Lamar ?

Dr. Dre

C’est une histoire assez drôle. J’ai connu Kendrick quand je travaillais avec Eminem. J’étais à Détroit. Le manager d’Eminem, Paul Rosenberg, me dit : « tu devrais jeter un coup d’oeil à ce que fait ce gamin de Compton. » Au début, j’ai été séduit par sa musique, mais ce qui a le plus retenu mon attention, ce sont ses interviews, et la manière qu’il avait de parler de la musique, la passion qui l’animait quand il en parlait. C’est ça qui m’a le plus séduit, donc j’ai décidé de l’appeler et de le rencontrer. On s’est parlé au téléphone et… Boom ! Le reste appartient à l’histoire.

Kendrick/Dre x Beats by Dre – Version Intégrale
Mouloud Achour

Quand vous avez créé la marque et la plateforme musicale Beats, vous avez donné du pouvoir à ceux qui aiment la musique et le son. Aujourd’hui, il est question de streaming, d’algorithmes et de playlists qui vous indiquent ce que vous pouvez aimer et choisir. Vous avez décidé de faire l’inverse, juste avec de la curation et des goûts personnels, notamment avec votre émission de radio. C’était calculé, de vouloir encore prendre la tangente ?

Dr. Dre

Oui. C’était très réfléchi mais ça partait d’un feeling naturel. La musique me touche, et nous touche tous. Il fallait donc simplement la partager le plus humainement possible.

Jimmy Iovine

C’est ce que propose Apple Music. Apple Music est une combinaison. Ce que l’on veut, c’est laisser les éléments humains se mêler aux algorithmes, et ça demande beaucoup de travail. Pourquoi ? Parce qu’il faut faire en sorte que l’art, les artistes, et la technologie - les ingénieurs - puissent communiquer entre eux, alors que les deux domaines ne sont pas toujours compatibles. C’est le gros projet sur lequel je travaille en ce moment, c’est-à-dire faire en sorte que ces deux domaines puissent se comprendre. C’est pour cette raison que Dre et moi avons créé une école à Los Angeles au sein de l’Université de Californie du Sud (la USC Jimmy Iovine and Andre Young Academy for Arts, Technology and the Business of Innovation). Cette école d’art et de technologie vise à relier ces deux domaines entre eux.

Mouloud Achour

Qu’enseigne-t-on dans cette école ?

Jimmy Iovine

Imaginez que vous soyez un élève et moi aussi. Je suis plutôt scientifique, j’aime les technologies et le design, mais vous, vous êtes plutôt un artiste, vous aimez la peinture, la musique, qu’importe. On travaille ensemble sur un projet. J’apprends à connaître ce que vous faites et vous apprenez à connaître ce que je fais. C’est ce genre de collaboration qui fait ensuite que, si on veut injecter des algorithmes dans des playlists, les deux parties apprennent à communiquer au lieu de dire : « fais-moi confiance, ce genre de chansons, on les range là. » Ça, c’est vraiment trop frustrant. De grandes choses vont sortir de cette école.

Mouloud Achour

Si vous aviez vingt ans aujourd’hui, que feriez-vous ?

Le groupe NWA, Malibu CA, 1989, photographe : Timothy White
Dr. Dre

Je ferais la même chose. J’aime faire de la musique. Tout ce qui me permet de stimuler ma créativité. J’aime faire quelque chose à partir de rien. Je ne sais pas de quoi il s’agirait exactement si j’avais vingt ans aujourd’hui, mais ça serait certainement quelque chose de créatif, et le champ des possibles est tellement large aujourd’hui, la technologie permet tout à qui est malin, bosseur et passionné. Mais je ferais probablement de la musique.

Mouloud Achour

Et vous, Jimmy ?

Jimmy Iovine

Si j’avais vingt ans ? Eh bien, je sortirais avec plus de filles. (rires) Et je travaillerais quelque part entre les technologies et l’art. C’est ce qui m’intéresse le plus. Être au croisement des deux.

Mouloud Achour

Quel est l’avenir dans ce domaine ? Actuellement, la musique est dominée par le streaming… Pensez-vous que les autres industries telles que le cinéma et la littérature vont vivre le même genre de révolution ? Comment va-t-on consommer la culture ?

Jimmy Iovine

Je dirais qu’il y a deux choses. Une : Netflix a une culture. HBO a une culture. Amazon film/télévision a une culture. Hulu, Disney, aussi. Mais Spotify, Amazon et Apple Music n’ont pas de culture. Ce sont des outils, qui doivent devenir des plateformes et des cultures qui bougent. Quand on recherche de la musique en ligne, on tombe sur ces services parce qu’ils sont les seuls. Mais ces services ne peuvent pas survivre simplement en étant des outils. Donc je pense que la musique a encore un bel avenir devant elle, et la culture... On est juste au début d’une immense révolution, sans précédent.

Mouloud Achour

Et… quelle mélodie avez-vous en commun ? Quelle est la chanson que vous aimez tous les deux et qui est capable de vous réunir ?

Jimmy Iovine

Je ne sais pas, j’apprends davantage de choses en observant la façon dont Dre crée de la musique en général. Le truc dont je suis le plus fan et que je ne connaissais pas avant que Dre ne l’utilise dans ses samples et sa musique… par exemple, la semaine dernière, je me suis surpris à danser sur du George Clinton.

Dr. Dre

Je le savais pas.

Jimmy Iovine

C’est vrai. Je me suis surpris… J’ai vraiment commencé à comprendre ce que c’était. C’est comme quand j’étais gosse. J’ai toujours aimé la musique afro-américaine quand j’étais gosse, mais j’ai vraiment commencé à comprendre sa raison d’être après avoir rencontré Dre. Donc je dirais que c’est en travaillant avec Dre que j’ai acquis une meilleure appréciation des différents genres de musique afro-américaine. Comme pour la musique rock. Quand j’ai travaillé avec John Lennon et avec Bruce Springsteen, ils m’ont vraiment appris des choses sur le rock que je ne soupçonnais pas. J’ai pu repousser les limites de ma connaissance.

Photo issue du livre du photographe Bob Gruen « John Lennon, the New York Years »
Mouloud Achour

J’ai aussi découvert Georges Clinton et Parliament grâce à Dre. Aujourd’hui, le Hip-hop est la nouvelle pop. Pour citer Biggie, pensiez-vous que cette culture irait aussi loin ?

Dr. Dre

Je savais que tôt ou tard le Hip-hop décollerait. Je ne m’imaginais pas qu’il allait devenir un tel phénomène, mais tu sais… Ça allait arriver tôt ou tard, en raison de l’énergie et de la passion que le Hip-hop crée. Et je pense qu’il a un potentiel encore plus grand. Ce n’est que le début. Si aujourd’hui des mecs comme toi sont là, des millions d’autres se sont éveillés, et c’est loin d’être terminé.

Mouloud Achour

Je sais que vous allez penser que c’est une question bête, mais c’est sérieux. D’après vous, c’est quoi être adulte ?

Dr. Dre

Je ne pense pas être encore devenu adulte. Et je ne suis pas sûr de vouloir le devenir… Je m’amuse bien comme ça.

Jimmy Iovine

Tu sais, moi j’ai 65 ans. C’est une autre histoire. Quand on a 50 ans, on se nourrit encore de ce feu... Mais quand on arrive à 60 ans, on se dit : « OK, et maintenant quoi ? » Maintenant, j’observe tous les pans de ma vie et je me dis : « OK » et rien d’autre. Il y a un adulte en moi... Tu sais pourquoi ? C’est parce que j’ai connu plus de gens que Dre et qu’à un certain moment, je vais devoir montrer l’exemple à beaucoup de jeunes. Et c’est là en général qu’on a un déclic et qu’on devient adulte.

Et un jour j’ai rencontré Bruce Springsteen, puis John Lennon et Patti Smith, et être avec eux, c’était comme aller à l’université.
Mouloud Achour

Qui ont été vos mentors ?

Dr. Dre

Vous l’avez devant vous. (rires) Jimmy Iovine.

Jimmy Iovine

Juste un gars du coin ! (rires)
Plus jeune, j’ai eu beaucoup de chance. Je n’avais aucun talent, je n’étais pas informé, je venais d’un endroit où on n'apprenait rien. Culturellement, j’étais vraiment à côté de la plaque. Et un jour j’ai rencontré Bruce Springsteen, puis John Lennon et Patti Smith, et être avec eux, c’était comme aller à l’université. Ils m’ont appris tellement de choses sur ce qui était cool et ce qui ne l’était pas. J’ai appris. Je ne savais rien. Quand je dis cool, je parle de passion, de curiosité, d’expérience, d’ouverture et de nuance. Et après avoir passé six heures par jour avec ces personnes pendant cinq ans, j’ai fini par penser comme elles. C’est resté et c’est encore là. Même aujourd’hui, je me rends compte à quel point c’est ancré en moi, à quel point ces personnes m’ont influencé. Ils m’accompagnent chaque jour.

Mouloud Achour

J’ai une question. Aujourd’hui, entre vous deux, qui est le « man with a masterplan » ?

Jimmy Iovine

Regarde Beats. J’ai eu une idée, je voulais faire quelque chose avec Dre. Je voulais monter quelque chose avec un artiste. Dre m’a donné son avis, puis un autre, et encore un autre, etc. Et on s’y est mis et on l’a fait. Mais on est toujours là à se demander : « que fait Dre ? Qu’est-ce que je fais moi ? Comment on peut s’entendre, comment on pourrait faire fonctionner le truc ? » Parfois, il fait des trucs de son côté, moi du mien… Depuis qu’on a monté Beats, on est vraiment devenus des amis et des associés. On a toujours été amis, mais maintenant on est vraiment comme les deux doigts de la main. On ne sait jamais ce qui va arriver à l’avance. Si on le savait, ça n’arriverait pas !

Dr. Dre

C’est drôle quand on y repense.

Jimmy Iovine

Ce jour-là, je marchais sur la plage, je n’imaginais pas du tout que j’allais être à la tête d’une entreprise de casques audio. Pas le moins du monde. C’était la dernière chose à laquelle je m’attendais. Il faut savoir être ouvert. Même si tu deviens vieux, ce n’est pas une raison pour ne pas continuer.

The Defiant Ones – HBO
Mouloud Achour

Jimmy, puis-je vous demander un service ? Pouvez-vous demander au mec qui est assis à côté de vous de sortir un autre album ?

Jimmy Iovine

(rires) C’est vraiment une idée intéressante. Dre, tu devrais écouter ce que le français de Clique m’a dit de te dire.

Dr. Dre

Trop bon la technique…

Jimmy Iovine

Je vais te dire une chose… Je n’ai plus mon ancien job maintenant. Je veux qu’il sorte un disque seulement s’il en a vraiment envie. Mais on n’est plus obligé de faire des disques comme avant. On peut sortir un album différemment aujourd’hui, tu sais. Les albums à l’ancienne, c’est fini, il faut passer à autre chose. Aujourd’hui, il réalise un documentaire. C’est ça, son nouvel album ! C’est juste une autre forme d’expression. Il se met en scène dedans, et… c’est un enregistrement ! Ce n’est peut-être pas ce à quoi vous vous attendiez…

Dr. Dre

C’est visuel.

Jimmy Iovine

Oui. Il faut qu’il soit ouvert… Regarde Eminem ! Je t’ai pris la tête avec lui. Heureusement qu’il m’avait donné sa démo. J’ai dit : « tu sais quoi ? Ce gosse a un talent de malade ! Je te parie que tu vas l’adorer. » J’ai dit : « Faites-la écouter à Dre, il va adorer et tu seras de la partie. » Tu crois que j’avais prévu ce qui allait arriver ? C’était impossible à prévoir.

Dr. Dre and Jimmy Iovine, Photographe : Maciek Kobielski pour The Wall Street Journal MAGAZINE
Mouloud Achour

Je vous aime, les gars. Vraiment, vous êtes le meilleur duo du monde… On dirait le Muppet Show.

Jimmy Iovine

Tu devrais… On est vraiment comme ça.

Dr. Dre

On est comme ça tout le temps, tu sais.

Mouloud Achour

Est-ce que vous travaillez sur quelques titres ?

Dr. Dre

Oui. Je travaille quelques morceaux, mais je ne sais pas à quoi ça va ressembler, je ne sais pas si ça va sortir, mais j’enregistre, oui.

Mouloud Achour

Est-ce que vous pensez que le terme « album » veut encore dire quelque chose aujourd’hui, à l’époque des playlists ?

Dr. Dre

Je déteste l’idée de voir disparaître l’art de créer un album. C’est naze.

Mouloud Achour

Merci !

Jimmy Iovine

Et après tout… aux chiottes l’album ! Tu comprends ? On s’en fout, quoi ! Moi, j’y vois très clair et je pense que son prochain album, c’est… cette série ! Et tant pis si personne ne comprend ce que je raconte. Je continuerai à le dire. Attendez un peu de la regarder et vous verrez qu’une douzaine de personnes feront la même chose après lui.

Mouloud Achour

Tout ce que je peux dire, c’est que The Defiant Ones est tout aussi inspirant que quand j’écoutais The Chronic. Je voudrais terminer cette interview sur ce point. Quand j’ai regardé le documentaire cet été, je me suis dit : « on a créé notre propre média, il cartonne sur Internet, mais tout le monde peut le faire. » Tous les spécialistes disent que les jeunes ne sont plus devant la télévision. On a donc décidé de leur prouver le contraire, et notre site deviendra une vraie chaîne de télé.

Dr. Dre

Wow !

Mouloud Achour

On s’est lancés grâce à vous. Vous nous avez inspirés.

Jimmy Iovine

C’est génial. Et je valide. D’ailleurs, c’est justement de ça que The Defiant Ones parle. Ça parle de pivoter. Tu vois de quoi je parle ? C’est-à-dire, on va dans une direction et puis tout d’un coup on se dit : « non, on va aller dans cette direction. » C’est ça une carrière. Quand tu as le bon produit, c’est comme ça qu’il faut penser. Il faut aussi se méfier des mauvaises émulations et des pâles copies, et savoir prendre la tangente. Mon père avait une expression bien à lui à ce sujet. Il disait souvent : « quand le chat est plus gros que la merde… » Tu visualises ? Un chat et une merde. « Quand le chat est plus gros que la merde, eh bien tu gardes le chat. Mais si la merde est plus grosse que le chat, pfuiiit, tu vires le chat ! » (rires) C’est valable pour tout : ton travail, tes relations, tes amitiés. Si tu suis ce conseil, tu réussiras, je te le garantis.

Mouloud Achour

Merci beaucoup.

Dr. Dre

Il faut toujours que le chat pèse plus lourd que la merde.

Jimmy Iovine

Un jour… Pour l’instant, aucun chat n’est plus léger que ta merde. Mais avec le temps, tu verras que ta merde pèsera plus lourd que le chat, et alors, là, il y aura un problème.

Tic, tac, tic, tac
Mouloud Achour

On s’appelle Clique. Quelle est votre définition d’une clique ?

Jimmy Iovine

Un clic ? Genre tic, tac, tic, tac, tic, tac… ?

Dr. Dre

Pour moi, c’est un métronome. Ma définition d’un clic, je dirais que c’est un métronome.

Jimmy Iovine

Moi aussi… Mais tu veux dire une clique de personnes ?

Mouloud Achour

Tout ce que vous voulez…

Jimmy Iovine

Pour moi, ce sont juste des personnes qui partagent les mêmes intérêts, qu’il s’agisse de l’amour, de la paix, de la politique, du savoir, du « street knowledge ». Quel que soit le truc, c’est ta clique. C’est ce que je recherche… Je recherche des gens avec lesquels j’ai des choses en commun.

Dr. Dre

Moi, je dirais que c’est le clic d’un métronome. Je n’ai jamais commencé une seule chanson sans métronome.

Mouloud Achour

Merci…

Dr. Dre

Merci. Bonne chance pour votre chaîne de télévision.

Archives personnelles - Anthony Cheylan

Crédits


Une collaboration Clique x Les Inrockuptibles

Conversation menée par Mouloud Achour
Rédaction

Mouloud Achour, Pierre Siankowski et Anthony Cheylan
Traduction et transcript

Lara El Keilany
Illustration

Charlotte Delarue
Gestion de projet

Valentin Cassuto
Art direction

Martin Silvestre
Developement

Akaru
Remerciements

Com’Over + Beats By Dre, Publicis + Netflix
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Credits